Полине Виардо - Письма (1850-1854) - Мемуары и переписка- Тургенев Иван Сергеевич

9, 13, 14, 15 (21, 25, 20, 27) июля 1850. Москва

Moscou.

Dimanche, 9/21 juillet 1850.

Bonjour, chere et bonne Madame Viardot. Que tous les anges du bon Dieu veillent sur vous a chaque instant du jour! Je suis a Moscou depuis six jours et je n'ai pas encore eu le temps de vous dire un mot depuis la petite lettre ou je vous annoBcais mon arrivee. (Vous voyez, par parenthese, que cette fois-ci j'ai l'intention de vous en ecrire une grande.) Cependant, je n'ai pas cesse de penser a vous et il ne se passe pas de nuit que je ne vous voie en reve - vous ou quelqu'un des votres - ce qui me rend le reveil un peu plus penible. Je suis comme une plante mise a l'ombre - je fais tous mes efforts pour arriver a la lumiere, mais la lumiere est si loin! L'horizon de nos affaires de famille - pour parler poetiquement - commence a s'eclaircir un peu; je crois que ma mere elle-meme sent le besoin de se reposer a son age et se decide enfin a mettre mon pauvre diable de frere dans une position un peu moins precaire. Cependant, je le dis avec regret, il est difficile de compter sur ses paroles; elle ne peut supporter l'idee de nous rendre independants - je puis vous assurer que les debats qui s'elevent entre nous sont quelquefois d'une nature bien penible1. Mais je ne veux pas m'appesantir la-dessus - a quoi bon? Je vous en ai parle assez souvent et ce que j'ai trouve ici n'a pas dementi mes pressentiments. Cependant, comme je desire que vous sachiez tout ce qui se passe dans ma-vie, comme j'eprouve un veritable bonheur, une sensation de devoir accompli, toutes les fois que je vous fais part de tout ce que je pense, de tout ce qui me touche, je veux vous parler de mon sejour ici. Tout cela vous paraitra peut-etre bien terre a terre au milieu de vos occupations - mais non - je ne veux pas faire parade d'une fausse modestie; je sais que l'affection que vous me portez est assez grande pour vous faire lire ma lettre jusqu'au bout - avec interet. Ce n'est pas de la presomption, n'est-ce pas?

Et pour commencer par quelque chose d'etrange et d'inattendu, je vous dirai que j'ai retrouve ici - devinez quoi? - une fille a moi, agee de 8 ans, qui me ressemble d'une maniere frappante2. Je ne saurai vous decrire la sensation que sa vue m'a causee - imaginez-vous que je ne connais meme pas les traits de sa mere - je n'exagere pas en le disant - pourquoi donc cette ressemblance qui devrait etre le sceau d'un amour mutuel? En regardant ce pauvre petit etre (j'avais prie un domestique de ma mere de l'amener sur le boulevard, ou je l'ai rencontree comme par hasard), j'ai senti que j'avais des devoirs a remplir envers elle - et je les remplirai - elle ne connaitra jamais la misere - je lui arrangerai sa vie aussi bien que possible. Si j'avais eu - je ne dirai pas le moindre attachement pour sa mere, si je l'avais seulement connue (elle vit encore, mais je n'ai pas pu me decider a aller la voir), je crois que j'aurais ressenti tout autre chose pour cette pauvre enfant qui etait la toute emue devant moi. Elle se doutait probablement de ce que j'etais pour elle. Vous pouvez vous imaginer quelles impressions penibles j'ai emportees de cette entrevue; tout ce que j'ai pense, tout ce qui m'est venu dans la tete... Oh! mon Dieu, je le sens maintenant, combien j'aurais adore un enfant qui m'aurait rappele les traits d'une mere que j'aurais aimee... Cette ressemblance... Pourquoi cette ressemblance? Quelle derision! En la regardant, je croyais me voir a son age - c'etait mon visage enfantin que je retrouvais dans ses traits, autant qu'on peut connaitre son propre visage - et cependant, comment est-ce possible? Il y a dans tout cela quelque chose qui me fait horreur, malgre moi. Vraiment, c'est comme un forfait... et c'en est un. On lui a donne au moment de sa naissance (en mai 42)3 le nom russe de Palagueia (Pelagie), nom par lequel on traduit d'ordinaire celui de Pauline. Il parait qu'elle a beaucoup d'intelligence. Ma mere l'avait gardee quelque temps chez elle et l'a renvoyee quelque temps avant mon arrivee. J'en ai ete content, car sa position dans la maison de ma mere etait horriblement fausse. Dites-moi ce que vous pensez de tout cela et ce que je dois faire - j'ai l'intention de la placer dans un couvent jusqu'a l'age do 12 ans - on y commencera son education. Je voudrais que 'vous me donnassiez un conseil - je serais si heureux de lo suivre. Vous etes mon etoile polaire, vous savez que c'est sur elle que les navigateurs se guident: on la retrouve toujours a la meme place et elle ne trompe jamais. Donnez-moi un conseil - tout ce qui vient de vous est si bon et si vrai. Faut-il que je la prenne avec moi a Petersbourg? Sa mere n'est pas precisement une femme de mauvaise vie-- c'est une couturiere qui gagne sa vie en travaillant. Mais elle a des amants, et Dieu sait quels amants! Dans aucun cas je ne veux pas la laisser avec sa mere, qui ne demande pas mieux que de s'en defaire. Repondez-moi bien vite, pour que dans 6 semaines, a mon retour de la campagne, je sache a quel parti je dois m'arreter definitivement4. Je vous en prie, conseillez-moi bravement et hardiment, en amie. Si je le pouvais, je vous donnerais toute ma vie a petrir, comme ces pies que vous faisiez dans la petite chambre pres de la cuisine a Courtavenel. 11 ne faut pas que je prononce ce mot-la - je me mettrais a rabacher. Ainsi, n'est-ce pas, je puis compter sur un bon conseil que je suivrais aveuglement, je vous le dis d'avance. Je crois que je vais me mettre a aimer cette pauvre fille, rien que parce que je m'imagine que vous vous interesserez a elle. Que Dieu vous benisse, vous qui etes ce qu'il y a de plus noble, de meilleur au monde. A demain. Soyez heureuse - tout le reste ira bien. Savez-vous qu'il n'y a rien au monde d'aussi bon que vous? Je l'ai toujours su, je le sais maintenant plus que jamais - a demain.

Jeudi.

О mes chers et bons amis, si vous saviez le bien que m'a fait votre lettre5! Elle est arrivee dans un bien mauvais moment. L'echafaudage que j'avais peniblement eleve s'est ecroule encore une fois - je commence a desesperer d'arriver a une solution quelconque. Ma mere ne peut se resoudre a donner la vie et la liberte a mon frere. J'ai les nerfs abimes: Dieu sait quand et comment cela finira. Votre douce et chere lettre m'a fait le plus grand bien - une gorgee d'eau de source au milieu d'un desert. Elle m'a redonne du courage. Il n'y a pas a dire - il faut aller jusqu'au bout. Que je vous suis redevable de la description exacte et detaillee que vous me faites de votre chambre! Je me la suis dessine sur une feuille de papier - et je ne la quitte plus des yeux. Elle est la devant moi sous la main en bronze dont vous m'avez fait cadeau, a cote de la tabatiere. Je m'entoure de tous ces chers souvenirs - vos regards se sont arretes sur ces objets - comment voulez-vous que je ne me sente pas tout attendri en y portant les miens? Merci aussi pour tous les autres details. Je les ai savoures mot a mot, j'ai fini par etudier chaque lettre, je parle des Buchstaben, par m'extasier devant un d (malgre la critique qu'en fait Viardot), un e, un l, etc. Ah! je vous en prie, ecrivez-moi souvent, soyez charitable. J'embrasse le bon Viardot sur les deux joues pour les lignes qu'il a ajoutees; dites-lui que j'accepte avec joie sa prediction, sans y croire beaucoup... Si je pouvais vous revoir seulement en 1852! Enfin, nous verrons. Il n'y a qu'une seule chose qui soit bonne dans cette cruelle absence, c'est que je sens que mon attachement pour vous devient de plus en plus intense - si c'est chose faisable - il n'avait pas de bornes auparavant - il lui serait difficile de grandir.

Ma mere a repris la petite, dont je vous ai parle dimanche. J'en suis fache car sa position est naturellement detestable ici. On en fait une espece de servante - je ne desire pas en faire une princesse - mais aussi - enfin vous me comprenez. Je veux qu'elle soit libre et elle le sera. Comme je pars dans quelques jours pour la campagne, je ne dis rien pour le moment; a mon retour, je prendrai mes mesures. N'oubliez pas que je compte serieusement et tres serieusement sur vos conseils, laissez-moi dire sur vos ordres. Ce mot applique a vous m'est bien doux a prononcer, et je vous obeirai avec bonheur. Allons, Madame, decidez, j'attends ®.

J'ai ecrit hier une petite lettre a Gounod - j'etais trop tourmente pour lui dire tout ce que j'aurais voulu lui dire - mais cependant je crois que j'en ai dit assez pour qu'il voie combien je lui suis sincerement et tendrement attache. Repetez-le-lui de ma part. Adieu - a demain - que le bon Dieu vous benisse mille fois.

Vendredi 26 juillet.

11 y a aujourd'hui un mois que j'ai quitte Paris. Seulement un mois. Qu'il m'a semble long! Quelle partie est-ce de notre separation - la 12 me, la 24 me?.. Je ne veux pas y songer. Il en sera ce qu'il plaira a Dieu. Pourvu que vous soyez heureuse! Voila le principal. Das Uebrige wird sich linden, comme disent les Allemands. Oh oui, soyez heureuse - entendez-vous?

Aujourd'hui le temps s'est un peu eclairei... Mais c'est si peu sur. On ne peut compter sur rien. Mon frere part apres-demain pour la campagne - moi deux jours apres - et tout est encore dans l'incertitude la plus grande. Mais je crains-de vous fatiguer en vous pariant toujours des memes choses. Que voulez-vous? Je n'ai presque pas le temps de voir mes amis, qui, du reste, sont aussi charmants pour moi ici qu'a Petersbourg. Je ne lis pas de journaux et personne ici n'a le "Times". Cependant, j'ai vu hier un petit article dans le "Journal des Debats", ou l'on parlait de vous. Je compte sur vos lettres. Elles mettent bien du temps pour arriver jusqu'ici. Continuez a mettre l'adresse que je vous ai donnee, c'est plus sur. Je n'ai pas encore pu me remettre au travail, je n'ai pas mome chasse jusqu'a present - je me dedommagerai a la campagne.

Samedi. 6 heures du matin.

Il fait une matinee tres douce; le ciel est d'un gris chaud - depuis quelques jours je dors avec les fenetres ouvertes. Je me suis assis devant ma table et je pense a vous. Ma fenetre donne sur la cour: une petite grille en bois la separe d'une autre cour plantee d'arbres, au milieu de laquelle s'eleve une petite eglise plate et basse dans le stylo byzantin, blanche avec des coupoles vertes: dans ce moment on sonne les matines7. Je suis en Russie - ou sont les peupliers de Courtavenel? Des nuages commencent a se former, a s'arrondir: j'observe leur mouvement - ils se dirigent doucement vers l'occident - ils vont vers vous... Je les charge de mille benedictions. Ah! mes amis, mes chers amis - quand vous reverrai-je?.. Je sens que je ne pourrai pas vivre longtemps loin de vous. {Далее зачеркнута одна строка, написанная по-немецки.} Je vous ecrirai encore une fois avant de quitter Moscou, le jour de mon depart, et puis une l'ois a la campagne, j'ecrirai tous les jours, ne fut-ce qu'un mot sur une grande feuille de papier que j'enverrai toutes les quinzaines. Je prends tour a tour les mains de tous mes amis, en finissant par les votres que je serre et j'embrasse avec tendresse - je prie le Ciel de veiller sur vous - sur vous, qui etes si bonne, si grande, si douce et si noble. Adieu, je vous porte tous dans mon coeur et je suis bien heureux de sentir un pareil tresor dans mon sein. Adieu, adieu. Soyez heureux, mes amis, et ne m'oubliez pas. Leben Sie wohl, tlieuerste Frcundinn - Gott segne Sie!

Votre

J. Tourgueneff.

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